En RDC, le dernier refuge des veuves de guerre
La montre du directeur affiche bientôt 12 h 30. Les derniers élèves vêtus de leur uniforme bleu et blanc quittent la cour de l’école protestante EPA Furaha, au coeur du quartier de Kitindo à Goma, la capitale du Nord Kivu. Tous affichent de larges sourires. Ce 15 novembre, comme chaque samedi, c’est le début du week-end pour ces écoliers du primaire. Si certains rejoignent leur famille à pied ou juchés sur une moto-taxi, d’autres souhaitent prolonger encore un peu la récréation. Soulevant un nuage de poussière, deux équipes improvisées entament une partie de football sur un terrain vague.
Les enfants ne prêtent plus attention aux ruines carbonisées de l’ancien camp militaire qui jouxtent leur espace de jeux. Les traces des combats sont pourtant bien visibles. C’est ici qu’au mois de janvier dernier, plusieurs soldats des FARDC, les forces armées de la République démocratique du Congo, ont affronté les rebelles de l’AFC/M23. Beaucoup d’entre eux n’ont pas survécu.
En quelques jours, l’offensive menée par le chef militaire du M23, Sultani Ma kenga soutenu par l’armée rwandaise a foudroyé les défenses militaires congolaises de la cité de quatre millions d’habitants. De nombreux civils ont également péri lors de cette bataille. Une fois de plus.
Génocide et terres rares
Depuis 30 ans et le génocide rwandais en 1994, cette région de l’est de la République Démocratique du Congo, frontalière avec le Rwanda, est le théâtre de violents conflits armés. La présence de mines d’or et de terres rares suscite les convoitises du groupe antigouvernemental qui trouve ici les moyens de financer sa guérilla au nom d’une soi disant « libération » du joug de Kinshasa, capitale gouvernementale de la RDC.
Récemment encore, mercredi 10 décembre 2025, la ville d’Uvira, à 300 km au sud de Goma, est tombée aux mains des rebelles du M23, annulant l’accord de paix signé une semaine plus tôt à Washington. Pour la population, les espoirs de paix semblent s’éloigner chaque jour un peu plus. Les enfants, eux, se servent de leur insouciance comme d’un bouclier et poursuivent la partie de football comme si la guerre des hommes n’avait pas de prise sur eux. Attendus par leurs parents, les élèves d’EPA Furaha finissent par se séparer en rêvant déjà à de prochaines retrouvailles.
De la rue à la cour d’école
Les portes de l’établissement scolaire qui accueille 466 garçons et filles ne sont pas closes pour autant. D’autres enfants, moins chanceux, investissent la cour, suivis des mères et des grandes sœurs. Leurs pères sont absents, morts lors des affrontements survenus dix mois plus tôt. Depuis leur disparition, ces familles vingt-trois à ce jour, sont désœuvrées.
« Quand les soldats du M23 sont arrivés, mon mari a été obligé de combattre. C’était terrible. On devait se cacher. Et, depuis, je ne l’ai plus jamais revu », déplore Célestine Tshidibi Mulumba. « Mon mari était sergent dans l’armée congolaise et je n’ai jamais su ce qui lui est arrivé non plus », ajoute Esther Sarah Sisi, qui a vécu le même drame.Comme un refrain, chaque veuve répète à tour de rôle la même histoire. Au lendemain des combats, ces femmes de militaires congolais ont tout perdu. Elles se sont retrouvées à vivre dans la rue, avec leurs enfants, comme des centaines d’autres. Peut être des milliers ? Impossible de connaître le nombre précis. « Elles vivent désormais juste devant notre établissement scolaire », explique le directeur Jean Pierre Buuma.
La Foi comme seule boussole
Fervent croyant, Jean-Pierre a pris ces veuves et ces orphelins sous sa protection, ne pouvant se résoudre à les laisser dans cette situation. « Après l’offensive sur Goma, il y avait près de 150 familles réfugiées ici. Maintenant, elles ne sont plus que vingt trois à s’abriter dans les classes lorsque l’école est finie. Certaines ont pu rentrer chez elles, dans leur province. Celles qui restent peuvent toujours se me ttre à l’abri pour passerla nuit », explique-t’il.
Dépourvues d’éclairage public, les rues de ce quartier pauvre exposeraient ces femmes et ces enfants à bien des dangers. Seules la générosité et l’empathie du chef d’établissement de Furaha leur permettent de dormir en paix. Mais cette initiative ne fait pas l’unanimité. Après des mois de partage d’un espace déjà restreint, des parents et des enseignants s’opposent désormais à leur présence. Même si cela ne perturbe pas la continuité des cours, ces familles dérangent. « Ils m’ont demandé de les chasser. J’ai refusé. Ma foi m’interdit d’agir comme ça. Je ne peux pas les laisser vivre dans la rue en permanence. Le M23 sait qu’elles sont ici et je devrais quand même les dénoncer ? Mais où iraient elles ? », s’offusque le directeur Jean Pierre Buuma.
Ces fils et ces filles de militaires congolais étaient pourtant scolarisés ici même, dans cet établissement, qui comptait le double d’élèves avant l’offensive de janvier. « Aujourd’hui, elles [les mères, ndlr] n’ont plus l’argent pour payer la scolarité de leurs petits », regrette encore le directeur qui doit lutter contre l’hostilité de certains adultes. « Au début, certaines d’entre elles vendaient leurs habits pour se nourrir. Il faut que la guerre prenne fin. Sans cela, elles ne pourront pas retourner chez elles. Leur vie est misérable. Leur souffrance catastrophique », soupire le chef d’établissement qui n’hésite pas à leur acheter des médicaments lorsque quelqu’un malade. Pour faire leur toilette quotidienne, il leur ouvre l’accès aux sanitaires malgré l’absence d’eau courante. Il faut se rendre plus loin dans le quartier, pour puiser l’eau et enfin pouvoir se laver.
Une lutte permanente
En aparté, des femmes abordent le sujet humiliant, terrible, de la prostitution. Sous couvert de l’anonymat, une jeune femme, son enfant d’un an dans les bras, explique recourir à la prostitution contre 5.000 francs congolais la passe (un peu plus de 3 dollars). « Je ne le fais pas souvent. Je ne le supporte pas. Jamais je n’aurais pensé faire ça », regrette t elle. Elle explique que « pour d’autres femmes, c’est malheureusement devenu une routine. Elles vont dans un endroit où elles peuvent trouver des hommes. »
À la nuit tombée, les familles se rassemblent dans les salles de classe et installent leur couchage. Serrés l’un contre l’autre pour ne pas sentir la morsure du froid. « Nous ne savons pas de quoi sera fait demain. Il n’y a pas d’espoir ici pour nous », philosophe Sifa Mnenya Mokuli, mère de sept garçons et filles. « Si rien n’est fait pour ces enfants sans instruction ni éducation, ils grandiront avec ce désir de vengeance et, demain, ce seront les futurs Wazalendo [milices Hutu réputées pour leur cruauté, employées par l’armée congolaise, N.D.L.R] qui se battront pour s’imposer dans ce pays, n’ayant nulle part où allers », conclut avec désarroi Jean-Pierre Buuma.
Synopsis :
Kitindo, quartier pauvre au coeur de Goma, en République démocratique du Congo (RDC). Ici, les élèves de l’école protestante EPA Furaha laissent chaque après-midi leur salle de classe aux familles de soldats congolais tués lors de l’offensive du M23 en janvier dernier.
Malgré l’hostilité de parents d’élèves, le directeur Jean Pierre Buuma ouvre chaque jour son établissement à ces vingt trois familles désœuvrées. Entre misère, impossibilité de rentrer chez elles et prostitution, les veuves et leurs enfants tentent de survivre dans une région meurtrie par trois décennies de guerre.
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