Ruth Alonga : informer ou fuir ?
En repérage dans un quartier populaire et commerçant de Goma, le 10 novembre dernier, la journaliste Ruth Alonga se souvient encore de l’odeur des beignets que sa mère vendait lorsqu’elle était enfant.
Dans cette ville du Nord K ivu où elle a grandi après être arrivée bébé depuis Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC), l’enfance s’est déroulée sans certitudes, marquée par la disparition inexpliquée de son père en 2007, officier de l’armée congolaise. « Ça n’a vraiment pas été facile. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé mais je pense qu’il ne peut pas être en vie sans penser à nous. » , se souvient la jeune femme de 27 ans.
Associated Press
L’absence d’un père, « d’un guide », comme elle le qualifi e aujourd’hui, forge sa volonté, son désir de vérité. Après le bac, elle s’oriente très vite vers le journalisme. « Enfant, j’étais très attentive aux discussions des adultes qui évoquaient souvent la question du chômage. Je voulais donc tout faire pour éviter cela. » En 2022, elle décroche son diplôme universitaire. Une fierté. La jeune journaliste cherche d’emblée à acquérir de l’expérience et travaille en radio pour se donner une chance.
Et ça marche. Contactée par l’agence américaine Associated Press (AP), Ruth Alonga poursuit aujourd’hui sa carrière de correspondante internationale et de journaliste indépendante. Elle collabore également avec d’autres médias tels que Deutsche Welle et s’est fait une spécialité des sujets de société. Mais l’histoire de ce pays ravagé par trente ans de guerre a fini par la rattraper. En cause : la reprise du conflit en 2021 opposant les rebelles de l’AFC/M23 au gouvernement congolais.
Menaces de mort
En janvier 2025, les milices antigouvernementales, soutenues par le voisin rwandais, lancent une offensive de grande ampleur sur Goma et les provinces de l’est de la RDC. Un événement que Ruth Alonga a couvert au péril de sa vie. Plusieurs sources informent la journaliste de la progression du groupe armé sur Goma. Les soldats congolais, débordés, subissent de lourdes pertes. Elle diffuse son reportage sur les ondes d’une radio locale informant la population des combats qui se rapprochent irrémédiablement de la cité de quatre millions d’habitants. Ce qui n’est pas du goût des autorités congolaises et des services de renseignement qui l’accusent de vouloir « semer la panique ». Et de faire le jeu des assaillants.
«Je subissais déjà des pressions du gouvernement congolais auparavant, mais là, c’était pire. Vers le 20 janvier [soit quelques jours avant la prise de Goma par les forces antigouvernementales, NDLR], mon reportage radio sur les lignes de front, informant que l’armée du M23 se trouvait à 10 km à l’ouest et à une vingtaine de km au nord de Goma, m’a créé des ennuis. L’information a été très mal prise par les représentants du gouvernement provincial. Ils m’ont accusée de troubles, de semer la terreur au sein de la population qui ne devait pas, selon eux, apprendre que le M23 faisait route vers la ville. »
La fuite au Katanga et le retour à Goma
Le lendemain du reportage, des sms anonymes l’informent qu’elle est suivie, que ses moindres gestes sont épiés. « Ils me disaient où j’étais allée, dans quelle voiture. Ils n’avaient pas besoin explicitement de me dire qu’ils allaient me tuer. Pour moi, c’était clair. » La journaliste doit se cacher chez une connaissance durant trois longues journées. Mais cela ne suffit pas. Sentant le danger se rapprocher, elle se décide à fuir Goma et les Wazalendo, les milices Hutu sans foi ni loi, employées par l’armée congolaise. « Les Wazalendo sont de véritables sauvages. Ils ne réfléchissent pas deux fois pour tirer sur quelqu’un. Je savais qu’ils me cherchaient. J’ai dû partir pour sauver ma peau. Mon coeur était meurtri, d’autant plus que j’avais simplement fait mon travail. Je suis vraiment en colère lorsque je repense à tout ça. Ma famille, mes proches en ont été victimes », soupire Ruth Alonga, contrainte de se réfugier au Katanga, au sud de la RDC.
Le 27 janvier, après quatre jours d’intenses combats, les rebelles de l’AFC/M23 revendiquent la prise de Goma et des localités clés de l’est du pays. S’ensuit une période d’instabilité au cours de laquelle des civils tentent de quitter la ville. C’est le moment que choisit Ruth Alonga pour revenir et continuer son métier de journaliste. Si un calme relatif est revenu depuis, les rebelles sont partout. La pression exercée par les autorités de l’AFC/M23 sur les journalistes n’a rien à envier aux ex-dirigeants dugouvernement congolais. « Ce n’est pas facile d’être journaliste en Afrique, mais c’est encore pire au Congo. » admet-elle.
Malgré les difficultés économiques, la correspondante d’AP couvre l’actualité locale et poursuit ses enquêtes sur les conséquences de l’arrêt de l’USAID*, plongeant les plus démunis dans une crise humanitaire plus grave encore.
«Il faut économiser tout le temps. On vit avec. Ici, les lendemains sont toujours incertains. »
(*) Le 1er juillet 2025, l’administration Trump a démantelé l’Agence des États Unis pour le développement international (USAID).
Synopsis :
« Ce n’est pas facile d’être journaliste en Afrique, mais c’est encore pire au Congo ». Ces mots sont ceux de Ruth Alonga. Dans l’est de la République démocratique du Congo, exercer le métier de journaliste est une activité à risque.
Menacée pour avoir rapporté l’avancée des rebelles de l’AFC/M23 sur Goma en janvier 2025, a fui pour échapper à la mort. De retour dans la capitale du Nord Kivu, elle continue de travailler, guidée par la seule conviction de devoir informer.
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