Dans les eaux turquoise de la mer de Célèbes, les enfants Bajau disparaissent sous la surface comme s’ils y retournaient chez eux. Leurs corps glissent, leurs yeux s’ouvrent dans le sel, leurs poumons apprennent très tôt à retenir l’air. Ici, l’eau n’est pas un simple décor : elle est un territoire, un espace de vie et un terrain d’apprentissage.

Dans ces villages sur pilotis posés entre ciel et mer, l’enfance ne ressemble à aucune autre. On y joue, on y circule, on s’y retrouve. Les gestes s’acquièrent par imitation, au contact des autres. Les plus jeunes observent, puis reproduisent. Très vite, ils savent diriger une embarcation, se déplacer seuls, lire les mouvements de la mer. Dans cet environnement mouvant, l’enfance est libre mais jamais insouciante. Car ici, apprendre, c’est aussi travailler. Les enfants participent tôt aux activités quotidiennes : ils préparent les poissons, pêchent, assistent les adultes… Le savoir ne passe pas par la théorie, mais par les gestes. Il se transmet dans le faire, dans la répétition, dans la nécessité. La mer est à la fois terrain de jeu et école, et l’on devient Bajau en vivant dans l’eau.

Mais ce monde, longtemps isolé, n’est plus fermé. Dans certaines maisons, au milieu du bois brut et des planches disjointes, d’autres images apparaissent : Des couleurs vives, des personnages venus d’ailleurs, des objets qui n’appartiennent pas à cet univers. Des fragments de monde extérieur se glissent désormais dans ces intérieurs fragiles. Une autre culture s’installe.

C’est là que la fracture commence à se dessiner. Car tous les enfants Bajau ne suivent plus le même chemin. Certains continuent d’apprendre la mer, comme leurs parents et leurs grands-parents. Ils plongent, pêchent, travaillent tôt. Leur horizon reste celui de l’eau, des gestes répétés, d’un savoir transmis sans écrits. D’autres, en revanche, enfilent un uniforme. Ils quittent les maisons sur pilotis pour rejoindre une salle de classe. Là, ils apprennent à lire, à écrire, à compter. Leur monde s’élargit, mais s’éloigne aussi.

Entre ces deux trajectoires, une tension s’installe. L’école représente une promesse : celle d’un avenir différent, d’une possible mobilité, d’une sortie de la précarité. Mais elle implique aussi une rupture. Apprendre à lire, c’est passer moins de temps à plonger. C’est s’éloigner du rythme de la mer, du savoir des anciens, de l’identité même du peuple Bajau. Tous n’y ont pas accès. Pour certains, l’école reste hors de portée. Alors, dans un même village, deux enfances coexistent désormais. L’une continue de s’écrire dans l’eau. L’autre commence à s’écrire sur papier.

Cette fracture est discrète, mais elle est déjà visible. Elle se lit dans les regards, dans les rythmes de vie, dans les gestes de ces enfants qui hésitent entre tenir une pagaie ou un stylo. Entre ceux qui passent leurs journées dans l’eau et ceux qui s’assoient à un pupitre, les expériences divergent. Les horizons aussi.

À cela s’ajoute une autre transformation, plus diffuse : celle de l’environnement lui-même. Sur les rivages, au milieu des jeux d’enfants, les déchets s’accumulent. Les matériaux changent, les habitudes aussi. Là où tout était autrefois biodégradable, des traces durables s’installent. La mer, qui nourrit, devient aussi le réceptacle d’un monde en mutation.

Les Bajau ont longtemps été appelés “les nomades de la mer”. Leur identité s’est construite dans le mouvement, l’adaptation, la relation intime à l’océan. Mais aujourd’hui, ce n’est plus seulement la mer qui façonne leur avenir, c’est le monde extérieur. Un monde qui avance vite, qui impose ses codes, ses infrastructures, ses attentes. Un monde qui valorise l’école, la stabilité, la terre ferme. Un monde qui redéfinit, peu à peu, ce que signifie grandir.

Pour les enfants Bajau, la question n’est plus seulement de savoir plonger profondément. Elle est de savoir dans quel monde ils devront vivre. Entre la surface et le dessous. Entre la mer et la terre. Entre l’héritage et la transformation.
Et surtout, entre deux futurs possibles.

Synopsis :

Au large de Bornéo, les enfants Bajau grandissent dans l’eau. Dès le plus jeune âge, ils plongent, nagent et apprennent à se déplacer dans cet environnement liquide, à la fois espace de vie, terrain de jeu et école. Dans ces villages sur pilotis entre ciel et mer, le savoir se transmet dans le faire, dans la répétition, dans la nécessité.

Mais ce mode de vie longtemps isolé est aujourd’hui en mutation. Dans les habitations précaires, une autre culture s’invite au quotidien. Une fracture se dessine au sein d’une même génération : certains poursuivent l’apprentissage traditionnel au rythme de la mer, tandis que d’autres s’ouvrent à d’autres perspectives. Les nouvelles formes d’éducation représentent une promesse d’avenir, mais impliquent un éloignement progressif des savoirs ancestraux. Dans un même village, deux enfances coexistent désormais.

À cette transformation sociale s’ajoute une dégradation de l’environnement, modifiant durablement un écosystème dont dépend la survie des communautés. Longtemps nomades de la mer, les Bajau voient aujourd’hui leur avenir redéfini par des forces extérieures.

Réalisé par Gilles Auroux, avec le concours photographique de Karine Marchal (2024)
Découvrez le reportage complet ci-dessous.

 
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